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Un village fortifié ilergète
À quatre kilomètres de la petite ville d'Arbeca (les Garrigues,
Lleida), près du canal d'Urgell, là où l'aspérité vierge du paysage
accidenté et sec se transforme en la douce et laborieuse horizontalité
de la plaine irriguée, se trouve la parcelle cadastrale des Vilars
et, dans ses entrailles, le cadeau le plus insolite et splendide
que le passé pourrait nous offrir: une forteresse ilergète du
VIIIe s. av. n. è., un monument d'intérêt historique et archéologique
exceptionnel, unique en notre pays.
Le village fortifié des Vilars a été occupé sans interruption entre
750-350 av. n. è. Au long de plus de quinze générations, pendant
toute la période du Premier Âge du fer et le début du Second,
ses impressionnants remparts sont restés le témoin muet du développement
et des changements vécus par ses habitants.
Ses premiers occupants, les bâtisseurs de la forteresse la plus
ancienne, étaient des individus attachés au groupe culturel des
Champs d'Urnes, nom attribué par les archéologues d'après la modalité
de leurs pratiques funéraires, consistant en l'incinération et
l'enterrement des cendres des défunts dans des urnes.
Presque deux cents ans après, leurs descendants vécurent des temps
de profondes transformations historiques, grâce au contact avec
d'autres cultures méditerranéennes par le moyen des rapports commerciaux
avec les marchands phéniciens et grecs et leurs colonies et comptoirs.
Ces nouveaux vents, soufflant du levant, contribuèrent à modeler
les sociétés de Tartessos et Ibérique et, avec elles, l'Andalousie,
le Sud-Est et toute la façade méditerranéenne se sont incorporées
au concert des premières civilisations historiques. Dans ce cadre,
le long de la VIe et Ve centuries av. n. è., les habitants de
Vilars subirent le processus d'ibérisation et le développement
des périodes Ancienne et Pleine de l'époque Ilergète. Ce phénomène
impliqua au sein de la communauté une série de changements qui
modifièrent profondément ses conditions de vie de l'origine, tout
en l'amenant vers des formes sociales et culturelles plus complexes.
L'étude des réfections de longue portée dans l'urbanisme et la
construction, ainsi que l'analyse du mobilier archéologique associé
ont permis de reconnaître cinq phases dans l'évolution du site.
La séquence peut être systématisée comme suit:
Vilars 0 750 - 650 av. n. è.
Vilars I 650 - 550 av. n. è.
Vilars II 550 - 425 av. n. è.
Vilars III 425 - 350 av. n. è.
Vilars IV 350 - 325 av. n. è.
La datation proposée pour la phase de fondation pourrait provoquer
une certaine controverse à cause de son antiquité surprenante,
surtout si on considère ce que suppose la complexité et la magnitude
de l'impressionnante forteresse dans le cadre social, politique
et de tout autre genre. Cependant c'est nous, historiens et archéologues,
qui aurons la tâche de mettre en cause nos propres connaissances
et de trouver les réponses à ces passionnantes énigmes. Il n'y
a pas de doutes à ce propos: les techniques les plus modernes,
destinées à l'obtention de chronologie absolue: la datation avec
le radiocarbone (C14) et la spectrométrie de l'accélérateur de
particules (AMS), nous permettent d'assurer cette origine ancienne
et même de la vieillir puisque le calibrage fait remonter la date
de fondation jusqu'à la fin du IXe siècle.
Mais si l'origine des Vilars, pleine de questions, constitue un
défit pour les chercheurs, sa fin apparaît aussi mystérieuse ou
plus. D'après la céramique à vernis noir caractéristique des dernières
années de sa durée et la présence, rare mais significative, de
pièces de vaisselle de luxe importée d'origine attique, très bien
datée dans l'Agora d'Athènes, nous pouvons confirmer que le village
s'abandonne vers le milieu du IVe s. av. n. è. Aucune cause traumatique
ou violente n'explique cet abandon; l'enceinte n'est pas détruite,
mais simplement dépeuplée. Peut-être que l'épuisement des champs
les plus proches a poussé les habitants à déménager. Ce qui est
sûr, c'est que le rempart, le fossé et tout l'ouvrage de défense,
qui avaient été la raison de l'agglomération, sont devenus quelques
siècles plus tard un obstacle insurmontable pour que l'urbanisme
typique d'un village ilergète puisse se développer. Celui-ci exigeait
des rues plus larges, des maisons plus complexes et vastes et
une majeure diversité d'espa
ces en fonction des nouvelles nécessités sociales et productives
de tout type. Les nouveaux temps les rendaient inutiles et leur
grandeur démesurée ne leur permettaient pas d'être absorbés par
la propre expansion extra-muros de l'habitat.
Le village fortifié est construit dans une plaine sillonnée par
la rivière du Corb et par de courts ravins qui se forment sur
le relief voisin des garrigues et disparaissent après dans l'horizontalité
du paysage. Ce réseau de drainage, qui modèle de larges vallées
à fond plat, a constitué la structure du peuplement antique dans
la zone. Dans notre cas, malgré les efforts supplémentaires que
la protection de l'endroit impliquait, les habitants avaient décidé
de s'installer dans le bassin de l'Aixaragall en fonction de ses
superbes possibilités agricoles, renonçant ainsi aux avantages
de défense naturelle qu'aurait supposé l'emplacement sur les collines
situées à quelques kilomètres.
L'analyse anthracologique des charbons de bois récupérés pendant
la fouille permet d'avancer des hypothèses solides sur la restitution
du paysage et de l'écologie ancienne. L'environnement initial
du village était caractérisé par des espaces peuplés de chênes
et de chênes verts, accompagnés par le lentisque, le pin d'Alep,
l'arbousier, et de zones réduites de végétation d'arbustes, principalement
le maquis, la garrigue et les buissons.
L'exploitation agricole, l'élevage et le ramassage de bois comme
matériau de construction et combustible auraient provoqué des
dégâts parmi les formations végétales naturelles de l'origine,
et auraient contribué à l'extension des pins et des arbustes.
En effet, pendant la phase Vilars III (425-350 av. n. è.) la forêt
a diminué, le pin d'Alep est plus abondant que le chêne vert et
celui-ci prime le chêne.
Maisons, places et rues
À l'intérieur de la forteresse, l'espace existant était exigu et
exploité au maximum; les maisons très serrées et les étroites
ruelles provoquaient une certaine sensation d'entassement. L'imposant
rempart, large de cinq mètres et avec une douzaine de tours réparties
le long de son tracé, déterminait le plan ovale de l'enceinte.
Une porte étroite, flanquée de deux tours, s'orientait vers le
nord et une petite poterne, protégée par une autre tour, s'ouvrait
sur l'ouest. Avec un axe majeur d'environ 70 mètres, la surface
utile à l'intérieur ne dépassait pas les 4000 mètres carrés. Une
centaine et demie de personnes y vivaient entassées.
L'urbanisme s'organisait de forme radiale autour d'une place centrale
aménagée d'une vaste citerne-puits installée à ciel ouvert et
bâtie en pierre. Un couloir en pente permettait aussi bien aux
villageois qu'aux animaux de descendre jusqu'au niveau instable
de l'eau. Entre la place et le rempart il y avait deux rangées
de maisons séparées par une rue pavée de dalles. La première rangée
était constituée par des maisons rectangulaires très allongées
dont l'arrière s'appuyait contre la muraille; la deuxième, formée
par des pièces dont la fonction est encore inconnue, se situait
entre la rue et la place. Le réseau de voies assurait la communication
entre la rue de circonvallation, la place et les portes d'accès
au village. Il y avait un four installé sur une autre petite place
formée grâce au recul des façades et qui se trouvait au croisement
de la rue principale avec celle qui enfilait vers la porte ouverte
au nord. La porte nord a été construite à la fin du VIe s. av.
n. è. pendant la phase Vilars II, après avoir barré la poterne
ouest; ses dimensions réduites permettent de supposer l'existence
d'une autre porte d'accès à la forteresse plus ancienne, orientée
au soleil levant, dans la partie encore non fouillée.
Cette disposition générale se maintiendra, sauf petites modifications,
jusqu'en 425/400 av. n. è. Coïncidant avec le début de la période
de l'Ibérique Plein, de brusques changements vont arriver aussi
bien dans l'organisation urbaine que dans le système défensif.
Une nouvelle voirie est mise en place et, en conséquence, les
maisons s'orientent différemment; la citerne-puits et son couloir
de descente sont bâtis très probablement au dessus d'une autre
plus ancienne et les défenses sont renforcées.
La décadence qui a précédé l'abandon pendant deux ou trois décades
caractérise la dernière phase; parmi les quelques restes archéologiques
qu'on lui attribue, il faut remarquer l'inutilisation délibérée
de la citerne-puits qui a été remblayée de pierres et de terre.
Remparts, fossé et pierres plantées
D'après ce que nous avons dit auparavant, les défenses énormes
qui protégeaient le village convertissaient celui-ci en une forteresse
où il était imposible de s'introduire. Pour comprendre sa grandeur
démesurée, il faut penser qu'à l'époque aucun moyen d'assaut n'existait.
Plus tard, les machines de guerre allaient être développées par
les Grecs, les Carthaginois et les Romains. Un rempart de cinq
mètres de large et, au moins, de quatre ou cinq de hauteur, flanqué
de tours, garantissait la défense face à un ennemi hypothétique
qui, avant d'arriver à ses murailles, devait surmonter les talus
d'un fossé de treize mètres de largeur et quatre de profondeur
ainsi que les chevaux-de-frise.
Ceux-ci sont formés par une barrière de pierres plantées, disposées
par paires au pied du rempart et sur la partie supérieure de l'escarpement,
destinée à empêcher les mouvements rapides quand l'attaquant se
trouve à la portée des défenseurs et en situation clairement désavantageuse.
Le système de défense le plus ancien comprenait déjà le fossé et
la barrière de pierres plantées.
Après un certain temps, le rempart et les tours ont subi des modifications
et des réparations, puis, peu à peu, l'accumulation des sédiments
a fini par recouvrir le fossé et les chevaux-de-frise. À la fin
du Ve. s. a. n. è., coïncidant avec le début de la phase Vilars
III, alors que les pierres plantées n'étaient presque plus visibles
sur le terrain, le fossé a été reconstruit, renforçant le côté
le plus proche du rempart avec un mur à parement régulier et vertical.
La singularité de ce système de défense exceptionnel met en question
sa filiation culturelle et son interprétation dans le contexte
territorial. Si les tours quadrangulaires ou l'usage de la brique
crue, utilisées aussi bien dans la muraille que dans l'architecture
domestique, sont liées aux traditions locales, il devient plus
difficile d'établir un lien entre les chevaux-de-frise et celles-ci.
Traditionnellement, on rattache son origine aux mouvements thraco-cimériens
sur l'Europe centrale de la période du Hallsttatt C et à l'importance
de la chevalerie parmi ces sociétés. En réalité, dans ce cas-là
il s'agit de palissades en bois qui protégeaient les "hills-forts"
et qui seraient apparues vers 700 av. n. è. Leur diffusion vers
l'Occident européen (Irlande, Écosse, Galles et Péninsule Ibérique),
liée à l'expansion des Champs d'Urnes, a été très rapide et la
pierre a remplacé le bois comme matériel de construction. L'archéologie
semble corroborer la propagation Est-Ouest et démontrer que, effectivement,
les plus occidentaux sont plus modernes; le problème réside dans
le fait que nous ne connaissons presque pas les maillons intermédiaires
de cette chaîne théorique d'évolution et de diffusion.
L'état de conservation et la chronologie précise font de la forteresse
d'Arbeca et de ses chevaux-de-frise un apport unique et fondamental
pour la connaissance des forteresses péninsulaires et européennes
du premier Âge du fer.
Guerriers, agriculteurs et éleveurs
Les ilergètes basaient leur économie, comme presque toutes les
sociétés ibériques et anciennes en général, sur les activités
dites du secteur primaire, principalement l'agriculture et l'élevage,
qui déterminaient le rythme annuel de la vie quotidienne dans
les villages. Sans aucun doute, la vie de la grande majorité de
la population masculine se déroulait-il beaucoup plus près de
l'outillage de labour que des armes. Il s'agissait d'un monde
de paysans, d'artisans, de commerçants, de guerriers, de prêtres
et d'aristocrates.
La période Ibérique est marquée par un changement important en
ce qui concerne l'exploitation agricole; le millet, la luzerne
et l'avoine se sont ajoutées à la culture traditionnelle de céréales
et de légumineuses, alors que la vigne devenait importante et
que naissait une culture potagère et d'arbres fruitiers. L'outillage
agricole en fer, plus résistant et efficace et beaucoup plus spécialisé,
garantissait les nouveaux besoins.
La culture comprenait essentiellement des céréales d'hiver: l'orge
à grains vêtus et le blé tendre ou dur étaient les plus représentatifs;
cependant d'autres graminées étaient cultivées telles que le blé
tendre du type compact, l'engrain et l'amidonnier. C'était une
agriculture de cycle court avec jachère annuelle ou biennale.
La présence d'une légumineuse, la lentille, fait supposer que
la culture des céréales et des légumineuses devait être pratiquée
alternativement, de façon à éviter l'épuisement du sol tout en
permettant sa reconstitution. L'importance de la culture des céréales
est mise en évidence par la présence dans les habitations de nombreuses
meules, aussi bien du type de va-et-vient que rotatives à deux
pièces, ainsi que par la reconstruction de l'environnement du
village, où abondent les mauvaises herbes associées en tant que
parasitaires aux champs de céréales, comme le ray-gras, l'ivraie,
le gaillet et la nielle.
Depuis l'époque de l'Ibérique Ancien, l'outillage agricole allait
subir une transformation décisive avec l'apparition du fer. La
charrue a joué un rôle important pour développer l'agriculture
intensive et c'est, sans aucun doute, un facteur qui, en causant
des excédents et en exagérant la différente productivité des parcelles,
a contribué à développer les inégalités sociales. La diversification
des outils agricoles nous permet de reconstruire les principales
activités du travail à la campagne. Grâce aux serfouettes, aux
haches, aux sarcloirs et aux serpes il était possible de gagner
du terrain au bois, de couper des arbres et des racines, de nettoyer
et d'aménager le terrain; les araires, herminettes, houes et houes
à bêcher ouvraient, aéraient et sarclaient la terre; bêches à
lame étroite ou pointes et cuillères de semeur aidaient la charrue
à rendre possible la semence; les bêchoirs formaient les petits
sillons des jardins potagers; les serpes taillaient les vignes;
les sarcloirs remuaient le fumier; et, finalement, les faucilles
moissonnaient les céréales. Le feu et le marteau travaillaient
le fer dans les forges des simples ateliers métallurgiques locaux,
assurant le maintien des outils. La vaste diffusion de la sidérurgie,
à partir de la première moitié du Vè s. av. n. è avait rendu possible
cette profonde révolution technologique.
Aux Vilars, l'évolution se distingue par la serfouette apparue
dans une habitation de l'époque de l'Ibérique Ancien où fonctionnait
un four de forgeron. En fait, l'activité métallurgique est connue
pendant toutes les phases, grâce à la présence de scories en fer
et de structures de combustion. Ce qui s'avère particulièrement
intéressant, c'est la cuvette d'un four localisée dans une des
habitations de la phase de fondation et dans laquelle des hématites
sont apparues en état pur; cela veut dire que, d'après les datations
du radiocarbone, les premiers habitants travaillaient déjà le
fer au début du VIIIè s. av. n. è. Les Vilars nous fournissent
une information privilégiée pour connaître le processus d'introduction
et de développement de la métallurgie du fer parmi les peuples
préibériques du nord-est de la péninsule, en dehors des rapports
avec le monde colonial phénicien auquel est traditionnellement
attribuée sa diffusion. D'autre part, il est possible que dans
le contrôle de la sidérurgie, l'outillage et l'armement de fer
utilisés très tôt soient une des clés qui permette de comprendre
le caractère exceptionnel de la forteresse.
L'élevage constituait l'autre activité économique fondamentale.
Les troupeaux comprenaient des chèvres et des moutons d'une quantité
à peu près égale; l'exploitation prioritaire était la viande,
si bien que 40% des ruminants étaient abattus avant deux ans,
mais il existait aussi une exploitation laitière et lainière,
car 25% des ovinés arrivaient à l'âge de quatre ans. Les porcins
surpassaient largement les bovins; à part les exemplaires réservés
à la reproduction, les porcs restants, arrivés au poids optimal,
étaient abattus, ce qui se produisait peu avant l'âge de deux
ans car il s'agissait d'une race rustique, de croissance retardée
et éloignée de la morphologie du porc actuel. Les bovins étaient
abattus vers l'âge de quatre ans, exploités dans les labeurs des
champs et pour obtenir du lait et de la viande, bien qu'on puisse
exclure la consommation systématique de boeufs.
Le cheval et l'âne, dont la peau s'utilisait parfois, étaient exploités
comme bêtes de selle et de somme. La viande n'était pas consommée
et les bêtes mortes étaient jetées au fumier; c'est pourquoi il
est rare de trouver leurs restes à l'intérieur des lieux habités
à moins que ce soit dans des circonstances spéciales comme celles
que nous allons voir à la suite. Jusqu'à présent, le fait qui
singularise la présence du cheval aux Vilars n'a rien à voir avec
ces usages mais avec l'apparition de quatre foetus d'équidés de
moins de deux mois enterrés durant l'aménagement des habitations
de Vilars II. Malgré la tentation de les interpréter comme un
rite de fondation, il n'a pas été possible d'identifier les fosses
ni de trouver aucune évidence de rituel; c'est pourquoi il ne
faut pas repousser la possibilité qu'ils fussent incorporés dans
les remblais comme des restes qui n'auraient pas été transportés
dans le fumier, à cause de leur petite taille.
La possession de chevaux était emblématique pour l'aristocratie
ilergète et un de leurs biens les plus appréciés. Le général romain
Scipion le savait très bien quand il avait offert trois cents
de ses meilleurs exemplaires à Indibil après la bataille de Baecula
l'an 209 av. n. è. (Polibe X, 10). Au début du VIIè. s. av. n.
è., à une trentaine de kilomètres des Vilars, dans une des tombes
de la nécropole de la Pedrera (Vallfogona de Balaguer - Termens),
au bord du Sègre, un personnage de rang, probablement un prince
comme celui qui résidait dans notre forteresse, s'était fait enterrer
accompagné de son cheval avec le harnais et de ses objets personnels
de prestige.
Le chien complète le panorama de la faune domestique dans le village
fortifié d'Arbeca. Sans aucun doute, il était utilisé comme chien
berger, chien de chasse et comme gardien.
La chasse et la cueillette devaient avoir un caractère secondaire.
Cela tenait à un double besoin: complémenter les cultures et fournir
de la viande, fondamentalement de lapins, de cerfs et de sangliers.
Mais la chasse de ceux-ci constituait principalement une activité
de prestige parmi les aristocrates. Les femmes et les enfants
participaient à l'exploitation d'autres ressources végétales en
cueillant des fruits sauvages tels que le mûrier noir et le raisin
ou lambrusque, et en ramassant du bois, du spart, des roseaux,
etc.
La production agricole excédentaire a très probablement constitué
la monnaie d'échange nécessaire à la relation commerciale avec
les peuples côtiers; cependant le manque de fouilles extensives
à l'intérieur du village ne permet pas de quantifier ni de documenter
d'autres aspects de la production ni de documenter les systèmes
de stockage. La présence de luxueux vases grecs dans la vaisselle
de table prouve de toute évidence l'existence de ces relations.
La vie et la mort
"Vous n'êtes pas de la pierre ni du bois, mais des hommes..." s'écrie
Marc Antoine au peuple dans le marché (W. Shakespeare, Jules César).
L'archéologue devrait faire la même remarque aux restes qu'il
exhume et il ne devrait pas oublier qu'il ne fouille pas des choses
mais des hommes et des femmes, des êtres vivants qui destinent
une bonne partie de leur existence aux tâches productives; cependant
ils sont quelque chose de plus que des estomacs à pattes.
La lecture sociale des restes archéologiques nous permet d'entrevoir
des personnes auxquelles il était attribué un rôle selon leur
sexe ou classe sociale; c'est -à- dire, de reconstruire une réalité
quotidienne où les tâches et les activités étaient assumées en
fonction du genre et de la position sociale. Dans la société ilergète
l'espace de l'homme était l'extérieur, en plein air, et ses activités
propres consistaient en la milice, l'agriculture, l'élevage et
la chasse; les activités commerciales appartenaient aussi à des
activités masculines et, en général, toutes celles qui avaient
lieu en-dehors de la maison et qui exigeaient une certaine spécialisation,
comme la production métallurgique ou de poterie, sauf la production
textile.
Comme il est normal dans toutes les cultures du travail de la terre,
la femme jouait un rôle peu important dans l'agriculture. Cependant,
la vie fondamentalement paysanne attribuait à la femme ilergète
des responsabilités plus vastes et des travaux à l'extérieur,
si bien qu'elle collaborait occasionnellement aux travaux agricoles,
par exemple au potager. Elle prenait en charge aussi le soin des
animaux domestiques, la provision d'eau et de bois. Le milieu
domestique était le règne féminin. En plus de la maternité, toutes
les femmes ilergètes étaient subordonnées aux travaux qui avaient
lieu à la maison: le broyage, la cuisine, le filage et le tissage,
le soin du linge, l'entretien de la maison, l'élaboration manuelle
de la poterie et un long etcétéra de corvées quotidiennes.
La fouille intégrale, minutieuse et rigoureuse d'un site comme
celui des Vilars devra permettre de recueillir des renseignements
sur n'importe quel aspect de la vie quotidienne de la communauté
qui y vivait, sans nous limiter - comme nous essayons de démontrer
- aux aspects productifs et reproductifs du système. En ce qui
concerne l'immatérialité de la culture, le monde symbolique et
les croyances - également imbriquées dans la vie quotidienne et
reflétées directement ou indirectement dans les restes matériels
- ils sont aussi à la portée de l'archéologie qui s'entête à sa
reconstruction. Voyons, brièvement, deux exemples.
Le premier est centré sur les enfants; groupe social qui apparaît
rarement comme protagoniste dans les écrits d'archéologie. Donc,
rien que deux mots relatifs à deux faits d'un sens très différent:
le comportement des adultes face à la mort des nouveau-nés et
le jeu dans l'enfance. Parmi les Ibères, il existait une tradition
ancestrale partagée entre beaucoup d'autres peuples, parmi lesquels
Grecs et Romains, et gardée dans des zones déterminées jusqu'au
XXème siècle, qui consistait à enterrer sous les sols de leurs
propres maisons les enfants qui mouraient avant de naître, pendant
l'accouchement ou peu après. Ces enfants n'avaient pas passé les
cérémonies d'affiliation ni surpassé les rites sociaux-religieux
de reconnaissance comme adultes. C'est pourquoi ils n'étaient
pas incinérés et l'accès aux nécropoles et au monde des morts
leur était interdit. C'est de cette façon-là qu'ils étaient mis
sous la protection des divinités domestiques et, transcendant
au rang de celles-ci, ils exerçaient une action protectrice sur
les occupants et les activités qui avaient lieu dans l'environnement
où ils étaient enterrés. Les habitants des Vilars avaient aussi
ces moeurs. Dans la maison de la première phase où nous avons
expliqué qu'on forgeait le fer, trois nouveau-nés ont été enterrés
dans la même fosse, reposant recroquevillés sur le côté, partiellement
l'un sur l'autre, et des années auparavant un nourrisson d'un
peu plus de dix mois avait été inhumé dans une autre fosse; l'étude
en cours de l'A.D.N. (acide désoxyribonucléique constituant les
instructions héréditaires pour former un corps et le faire fonctionner)
nous dira s'ils étaient nés ou pas d'un même accouchement et nous
permettra de connaître leur sexe ou de savoir si les premiers
étaient apparentés aux seconds.
Dans un autre cas, la fusaïole qui accompagnait le nourrisson nous
incline à penser qu'il s'agissait d'une fille, car la petite roue
qui au-dessous du fuseau l'aide à tordre le fil a une valeur emblématique,
la filature étant une activité féminine. Nous avons avancé dans
la connaissance formelle de cette habitude, et même dans ses implications
idéologiques, mais nous ne savons pas à quel point elle reflète
la mortalité infantile ou si elle correspond à un mécanisme de
contrôle démographique et, dans ce cas-là, nous ne savons pas
si la mortalité touchait les deux sexes de la même façon.
Pour ceux qui surmontaient les risques de la naissance, les années
d'une enfance courte s'écoulaient parmi les jouets et l'apprentissage.
Les jouets étaient évidemment beaucoup plus simples et moins abondants
qu'actuellement, mais nous n'avons aucun doute sur leur existence
parce qu'il n'est pas du tout bizarre de trouver dans les maisons
ibériques des figurines en terre cuite, des boules de terre décorées,
une série d'anses enfilées sur un cordon, des fiches circulaires
taillées sur des morceaux de terre cuite ou un petit groupe d'astragales
pour jouer aux osselets. Ce dernier jeu, pratiqué par les enfants
de Margalef (Torregrossa) vers la fin du IIIème s. av. n. è.,
a subsisté dans quelques-unes de ses multiples variations d'habileté
et de hasard quasiment jusqu'à nos jours.
Le deuxième exemple fait allusion à l'apparition de restes osseux
d'animaux, particulièrement de chèvres et de moutons, trouvés
sous les sols des habitations et parfois incorporés à un mur durant
sa construction. Cette pratique vient de l'usage de réaliser des
offrandes et des sacrifices de fondation destinés à mettre l'habitation
ou le bâtiment sous la protection des divinités. L'offrande d'un
grand vase qui en contenait un autre de plus petit est particulièrement
significative. Il a été enterré sous le sol avant la construction
d'une des habitations de Vilars 0, juste à l'endroit où le foyer
central devait être construit.
Aristocratie, pouvoir et territoire
Les défenses impressionnantes, qui protégeaient le village et en
faisaient une forteresse impénétrable, avaient exigé un énorme
travail et un effort si colossal qu'elles requièrent une justification
spéciale. Bien que le village apparaisse isolé dans la zone et
donne l'impression d'adopter un système défensif qui ne semble
pas de filiation locale, aujourd'hui, l'hypothèse la moins vraisemblable
est qu'il s'agisse d'un groupe étranger se protégeant d'un environnement
hostile, parce que la culture matérielle, les stratégies économiques
et les techniques constructives, et même les données peu abondantes
sur les moeurs, les croyances et le monde symbolique en général,
sont décidément autochtones et prennent racine sur les vieilles
traditions locales. Pour savoir la vraie raison de la fortification
de la place, il faut penser aux ressources qu'ils exploitaient,
la terre et l'eau, aux excédents et à la richesse qu'ils gardaient
ou le pouvoir qu'ils matérialisaient et dont ils faisaient ostentation,
à la fois d'une façon symbolique et magnifique.
C'est pour cette raison que la lecture fonctionnelle à partir du
propre site ne suffit pas et qu'il faut rapporter l'interprétation
au contexte d'une société et d'un territoire hiérarchisés. Nous
croyons que les remparts, le fossé et les chevaux-de-frise jouaient
un double rôle: celui de protection de l'intérieur et celui de
coercition sur le territoire et les autres communautés. Les Vilars
apparaît comme l'expression du pouvoir et de la prééminence politique,
c'était peut-être la résidence d'un chef ou d'un prince. La fouille
de l'intérieur de l'enceinte et une meilleure connaissance du
peuplement de l'environnement nous permettra de concrétiser et
de contraster ces hypothèses.
Une fenêtre ouverte sur le passé
Un projet scientifique interdisciplinaire
La fouille exhaustive du village, la connaissance du territoire
et une recherche interdisciplinaire sont les bases pour faire
des Vilars une fenêtre ouverte sur le passé.
L'archéologie du passé se construit avec l'archéologie du futur.
L'équipe constituée autour du projet des Vilars a été à l'avant-garde
et elle l'est encore en Catalogne et en Espagne dans les applications
des disciplines les plus innovatrices et dans les techniques d'analyse
les plus récentes. L'incorporation des différents spécialistes
dans l'équipe d'investigation permet d'orienter et d'entreprendre
la recherche dans des domaines qui étaient inimaginables il y
a seulement quelques années. Des études zoologiques (macrofaune
et microfaune, ichtyologie, aviculture, entomologie, malacologie,
conchyliologie), des études botaniques (palynologie, carpologie,
phytologie, anthracologie), des études géologiques (géomorphologie,
pédologie, pétrographie), des études anthropologiques (détermination
du sexe et de l'âge, paléopathologie, A.D.N.), tafonomie, analyses
appliqués aux éléments meubles (céramographie, tracéologie, archéométallurgie)
et aux techniques de construction (identification de composants
dans les matériaux), ainsi que des systèmes de datation absolue
(C14 et AMS) nous permettent d'aborder la reconstruction des formes
de vie d'une communauté du VIIIème au IVème s. av. n. è. et de
pouvoir répondre à autant de questions que n'importe quel historien
ou anthropologue d'époques beaucoup plus récentes.
Une pièce clé pour connaître le monde ibérique
Les Vilars d'Arbeca constitue une pièce décisive pour la compréhension
de tout le processus historique qui a abouti au monde ilergète.
La complexité sociale progressive des communautés de la plaine
occidentale catalane et de la vallée du Sègre a été la conséquence
de l'appropriation inégale des excédents produits par le développement
d'une économie agricole basée sur la culture céréalière extensive.
Ce qui explique aussi leur originalité par rapport aux peuples
côtiers, c'est leurs propres patrons d'occupation et d'exploitation
du territoire, la caractéristique de leurs sites et, en particulier,
l'apparition et le développement de l'architecture en pierre et
les premiers essais urbains pendant la deuxième moitié du second
millénaire. La forteresse d'Arbeca, construite presque deux cents
ans avant l'arrivée des Grecs sur les côtes de l'Empordan et avant
la fondation d'Emporion, montre d'une façon spectaculaire à quel
stade de développement socio-économique et politique sont arrivées
les communautés occidentales préibériques.
La décision de construire et de fortifier le site dans la plaine
illustre particulièrement un aspect de ce processus général: la
volonté d'exploiter systématiquement les territoires aptes à l'agriculture,
comme par exemple l'Urgell, les vallées latérales du Sègre ou
les Monégros, est un phénomène qui s'est produit parallèlement
à la concentration de la population dans les zones les plus favorables
aux nouvelles stratégies économiques, au détriment d'autres au
relief plus accidenté comme les régions des Garrigues.
Grâce à l'occupation continue du village fortifié durant plus de
quatre cents ans, celui-ci devient un lieu privilégié pour observer
et connaître les transformations et les changements que la population
a subi dans ses conditions de vie, dans les innovations technologiques,
les moeurs et les croyances. Notamment, au sujet de l'ibérisation
et de l'époque ancienne du monde ibéro-ilergète, les Vilars constitue
un gisement clef et c'est le seul en Catalogne en cours de fouille
où cette période, le VIème s. av. n. è., puisse être étudiée systématiquement.
Des siècles plus tard, dans la deuxième moitié du IIIème s. av.
n. è., comme résultat de ce processus, les Ilergètes deviennent
le peuple préromain le plus singulier et le plus puissant de tout
le Nord-Est de la péninsule ibérique. À cette époque-là, Rome
et Carthage, les armes à la main, s'apprêtaient à changer le destin
de la Méditerranée. Mais ça, c'est déjà une autre histoire...
Depuis bien des années, la propre ruine et l'oubli couvraient
la vieille forteresse abandonnée et le peuple ibérique résidait
dans d'autres villages comme le "Tossal del Ceba", le "Castell
d'Arbeca", la "Pleta" ou le "Trull".
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